Source : Silent World, Brodbeck & De Barbuat. Place de l'Opera, Baryta print, 160x210cm, 2009. Acquisitions: CICRP, Centre inter. de conservation et restauration du Patrimoine, Marseille.
Source : Silent World, Brodbeck & De Barbuat. Place de l'Opera, Baryta print, 160x210cm, 2009. Acquisitions: CICRP, Centre inter. de conservation et restauration du Patrimoine, Marseille.

Aux sources de la terreur

Nous nous livrons ici à une analyse approfondie du sentiment disséminé par le terrorisme : la peur. Conséquence du terrorisme, elle lui donne également sa raison d’être. Loin de relativiser les récents événements, cet article se propose de les replacer dans un contexte de plus long-terme pour en comprendre les ressorts et la manière dont le politique les appréhende.


 

L’inexorable dissémination d’un sentiment de peur parmi nos concitoyens occidentaux n’est pas la moindre des conséquences qu’un attentat terroriste puisse générer. De toutes les émotions pouvant troubler une foule, la peur figure certainement parmi les plus dangereuses. Multiforme, insaisissable, irrationnelle, destructrice, elle se propage et peut ébranler jusqu’aux fondations de nos démocraties. Loin d’être inédit, un sentiment de peur généralisé en Occident semble avoir gagné en vivacité ces dernières années, parallèlement à l’essor du terrorisme à grande échelle. Mais vivons-nous vraiment dans un monde plus menaçant ? Ou peut-être serions-nous seulement devenus plus sensibles à la peur…

 

La peur, puissant outil de contrôle social, a longtemps été au service de dirigeants de tout temps et de tout horizon. Machiavel, au XVIème siècle, avait déjà saisi cette idée : pour être obéi, un Prince doit susciter la crainte sans être haï car « maintenir les hommes dans la peur, c’est les maintenir sous un grand pouvoir. ». Parallèlement, certains suggèrent, comme Hobbes dans Le Léviathan, qu’un État soit nécessaire pour fixer des limites à cette émotion primitive. Ainsi, peur et gouvernement seraient étroitement connectés par un lien de causalité bidirectionnel.


One person’s terrorist is another’s freedom fighter

 

Diffuser la peur est l’objet même du terrorisme, même si ce dernier concept ne repose pas sur une définition consensuelle. Cent cinquante dirigeants se réunirent en septembre 2005 pour un Sommet de l’ONU, dans l’objectif de circonscrire « le terrorisme » ; la conférence se conclut sans accord, deux jours plus tard. Ainsi, borner le terrorisme s’avère politiquement délicat. Consensus existe pourtant au niveau académique ; les universitaires semblent s’entendre sur le fait que, quelle que soit sa forme, le terrorisme soit délimité par une intention d’instiller la peur au sein d’une population. L’entrée de ce terme dans le Larousse est concordante avec cette vision, le terrorisme constituant un « ensemble d'actes de violence (attentats, prises d'otages, etc.) commis par une organisation pour créer un climat d'insécurité, pour exercer un chantage sur un gouvernement, pour satisfaire une haine à l'égard d'une communauté, d'un pays, d'un système. ». Rien à voir, donc, avec les quelconques modalités de sa mise en œuvre. Le terrorisme englobe alors un vaste champ d’actes ; il peut être vu et vécu de manière radicalement différente selon les individus, et l’aphorisme « One person’s terrorist is another’s freedom fighter » peut s’appliquer tant à Ben Laden qu’à Bush junior et François Hollande.


Le choc des Émotions

 

En Janvier 2007, Dominique Moïsi – politologue et géopoliticien français – publie dans Foreign Affairs un article intitulé « The Clash of Emotions » ; article par la suite devenu ouvrage : The Geopolitics of Emotion (2011). Son idée est simple, bien qu’aux implications profondes. Dans Le choc des civilisations (1993), Samuel Huntington affirmait que la géopolitique mondiale allait, dans le futur, être marquée par des affrontements entre civilisations. Moïsi ne nie pas cette vision et considère qu’elle s’est avérée plutôt juste ces dernières années. Mais il suggère que le monde fait également face à un  « choc des émotions » : Espoir en Asie, Humiliation dans le monde arabo-musulman, Peur en Occident.

Cette thèse qu’il défend permet – en partie – d’expliquer les racines du terrorisme islamiste actuel.

 

L’humiliation découle d’une impression de dépossession à l’égard du présent, de domination, de dépendance vis-à-vis de l’Autre. Moïsi note une forte culture d’humiliation dans le monde arabo-musulman ; elle proviendrait du contraste choquant entre un passé idéalisé, glorifié et un futur – économique, social, politique ou culturel – dicté par l’Autre. En sus de cette idée de déclin dans l’Histoire, le sentiment d’humiliation prévalant dans le monde arabo-musulman fut aussi exacerbé par la création et l’existence d’Israël au cœur de ses « terres » et, d’après Moïsi, par un échec à participer à la mondialisation au même titre que l’Occident et l’Asie.

 

Ce sentiment ne touche pas exclusivement les milieux les plus défavorisés, bien au contraire. Edward Saïd, auteur de  L’Orientalisme, L’Orient créé par l’Occident (1978) en est un parfait exemple. De même, Oussama Ben Laden était fils d’un milliardaire magnat de la construction proche de la famille royale saoudienne, détenait un patrimoine financier estimé à 300 millions de dollars US, avait étudié l’économie et la gestion et pouvait s’enorgueillir d’un certain talent pour la poésie. Certains candidats européens au djihad, quant à eux, sont issus de classes moyennes et autant poussés par un raisonnement individuel de vengeance et de « quête de sens » qu’attirés par les idéaux véhiculés par les groupes terroristes islamistes.

 

L’humiliation existe dans toutes les sociétés et peut parfois avoir des effets positifs. Chine, Taïwan et Corée du Sud ont longtemps subi l’humiliation du Japon, les poussant à dupliquer leurs efforts. Mais l’humiliation à forte dose pousse au désespoir, à l’instinct de vengeance et de destruction ; et c’est cet effet que l’on retrouve plutôt dans le monde arabo-musulman, où l’on voit même émerger une certaine culture de la mort. C’est ce sentiment qui provoquerait le terrorisme islamiste. Moïsi en donne une illustration frappante : « Après le 11/09, l’un des frères des pirates d’Al Qaeda fut interviewé par la télévision française. Il donne de celui avec qui il partagea son enfance l’effrayant portrait d’un jeune homme " qui voulait réussir au sommet de Wall Street ou alors réduire en cendres un monde qui ne lui aurait pas laissé sa place. " ».

 

Face à ce sentiment d’humiliation progressant dans le monde arabo-musulman, et exacerbé par le sentiment d’espoir croissant en Asie, un sentiment de peur se serait développé en Occident. Il est pourtant loin d’être nouveau : en 1932, Roosevelt devait déjà débarrasser les Américains de la culture de peur qu’avait engendrée la Grande Dépression ; de même avec le maccarthysme du début des années 50 – paranoïa, suspicion et exclusion étaient à l’ordre du jour. En Europe, on distingue également ce sentiment de peur pendant l’entre-deux guerres : peur d’une nouvelle guerre, montée des fascisme, communisme et nazisme.

 

La peur est multiforme : peur de l’autre et de l’immigration, peur du futur et du ralentissement économique, peur du changement et sentiment de perte de contrôle sur son territoire, sentiment d’insécurité, etc. Moïsi s’attarde sur le fait que cette peur soit d’origine et de forme assez distinctes en Europe et aux États-Unis. Mais quant au terrorisme, grand vecteur de cette culture de peur dans l’ensemble de l’Occident, seule une différence de degré prévaut.


Tendance psychologique et culturelle à avoir peur, réalité des événements, influence des médias et du gouvernement

 

Alors, qui blâmer ? Dans Emotional governance : politics, media and terror (2007), Barry Richards – Professeur de communication publique et Deputy Dean de l’École des média de l’Université de Bournemouth (UK) – distingue quatre éléments porteurs de cette peur liée au terrorisme. 

 

« La tendance psychologique et culturelle sous-jacente à avoir peur » paraît être le premier élément, que l’on peut mettre en parallèle avec la théorie du choc des émotions de Moïsi.

 

« La réalité, la nature et l’étendue des menaces auxquelles cette peur (constante) est rattachée » (« les événements ») sont le second vecteur de la dissémination de la peur.

 

Les troisième et quatrième facteurs sont présentés comme « Le discours médiatique dominant à propos de ces événements » (« la médiation ») et « la stratégie du gouvernement pour gérer la communication autour de ces menaces, et les autres communications officielles sur le danger » (« les déclarations »).

 

Les média sont des faiseurs d’opinion, c’est un truisme. Michael Parenti, historien et politologue américain, analyse dans Inventing reality – The Politics of the mass media (1986) la façon dont ceux-ci forgent notre conception du monde. Ils sont capables d’annihiler une information, un fait, une réalité en ne le traitant que peu voire pas du tout : silence sur la persécution et le massacre des Rohingyas en Birmanie, silence sur la marée noire dévastatrice de décembre 2014 au Bangladesh. Ils peuvent aussi diffuser et rendre réel un mensonge : le rôle de Saddam Hussein dans les attentats du 11 septembre, par exemple. Ils peuvent encore amplifier un phénomène voire inventer une réalité : la « menace rouge » suffisait-elle à justifier des interventions militaires américaines au Viêtnam, au Laos ? Le soutien public n’aurait certainement pas été si conséquent sans un incessant martelage médiatique. Et aujourd’hui, sur la base d’un autre type de menace, l’Histoire se répète en Irak, en Afghanistan, au Pakistan… et en Syrie ?

 

Tournures de langage, tons, insinuations sont autant de techniques visant à hiérarchiser les nouvelles dans l’esprit des « informés ». Et cette information à laquelle nous, citoyens, avons accès est toujours biaisée en faveur d’un point de vue ethnocentrique souvent unique. Et que dire de leur réel contenu informatif ? De nombreuses critiques s’élèvent pour dénoncer la superficialité et la trivialité des nouvelles, l’attention centrée sur les personnalités et les faits divers plutôt que sur les problèmes de fond.

 

Si les média parviennent donc à façonner notre vision du monde en temps normal, ils ont la réelle capacité de créer mais aussi de diffuser et d’intensifier la peur en temps de crise. Certains d’entre eux n’hésitent pas à relayer images et vidéos d’exécutions, à transmettre pêle-mêle n’importe quel renseignement sans retenue. La débâcle médiatique en France durant et après les événements des 7, 8 et 9 janvier puis du 13 novembre derniers peut aisément en témoigner. 

Aux média traditionnels, il conviendrait d’ajouter les internets, et en particulier les réseaux sociaux. De la même façon, la diffusion et le matraquage d’information jusqu’à outrance n’a pour autre conséquence que d’amplifier les ressentis des individus, dont la peur.

 

Ce battage médiatique incontrôlé engendrant peur et paralysie a également des effets malsains à plus long terme, le stress causé par l’abondance d’information suite à un événement traumatique ayant des conséquences nocives sur la santé mentale et émotionnelle.

 

Enfin, le vocabulaire employé – ou non – a un rôle également décisif à lui seul. Le terme d’ « arme de destruction massive » est terriblement connoté mais englobe également les armes chimiques et biologiques, d’usage complexe et incertain et donc parfois peu meurtrières. L’attaque au sarin perpétrée par la secte terroriste Aum Shinrikyo dans le métro de Tokyo en 1995 fut qualifiée d’attentat par arme de destruction massive, il ne fit pourtant « que » 12 morts.

Le rôle des gouvernements dans l’instillation de la peur n’est pas non plus à négliger – et c’est le quatrième facteur énoncé par Richards. Politiques et moyens d’action en matière de sécurité publique et lutte contre le terrorisme sont théoriquement prévus : le « Livre Blanc sur la sécurité intérieure face au terrorisme » détaille les objectifs de la stratégie et des méthodes françaises face à cette menace ; le plan Vigipirate devrait prévenir les risques majeurs liés au terrorisme et améliorer l’efficacité de l’action gouvernementale.

 

En réalité, l’action d’un gouvernement peut être éloignée de ces préconisations théoriques, et ce dernier peut jouer le jeu des terroristes en propageant lui-même la terreur. Barber développe longuement cette idée dans son ouvrage L’empire de la peur: Terrorisme, guerre, démocratie (2003). Plusieurs observateurs – et notamment Michael Moore, dans son film Fahrenheit 9/11 – ont par exemple estimé que la réaction de George W. Bush le 11 septembre 2001 – entre son comportement (décontenancé, perdu), ses déclarations (hésitantes) et sa longue absence de la Maison Blanche – n’était pas de nature à rassurer le pays.

 

Par la suite, la sur-réaction du gouvernement américain et l’instauration graduelle d’un « Empire de la peur » n’a eu pour conséquence que d’engendrer un cercle vicieux de la terreur. Jusqu’au 13 septembre 2001, aucun vol commercial ne fut autorisé dans l’espace aérien américain. De même, avant le déclenchement de la guerre en Irak, le gouvernement interdit l’accès aux voies piétonnes devant la Maison Blanche. Et un terroriste n’aurait pas pu mieux instiller la peur que le gouvernement américain lui-même quand, en 2002, il annonçait que de nouvelles attaques allaient avoir lieu contre des cibles non identifiées. Les autorités françaises ne sont pas en reste sur la question ; déclaration de l’état d’urgence – impliquant restrictions de circulation et de manifestation – et annonces alarmistes de figures d’autorités marquent encore ces lendemains du 13 novembre 2015. Et si aucun attentat n’a été à déplorer à Bruxelles dernièrement, la fermeture préventive des transports en communs, magasins et écoles n’a fait qu’instiller un sentiment d’angoisse auparavant quasiment inexistant. Ainsi, le gouvernement agit involontairement dans le sens des terroristes en paralysant le pays et en accentuant le sentiment d’insécurité. Un acte de violence isolé puis quelques menaces permettent ainsi de maintenir la peur, de l’amplifier, de conduire un pays à se replier sur lui-même.

 

Le gouvernement américain a fait des actes terroristes un élément central de ses politiques et actions. La sécurité intérieure, devenue prioritaire, justifie une politique sécuritaire à la limite de la démocratie. La peur donne ainsi des arguments à la prise de décisions mettant à mal droits fondamentaux et libertés humaines. Patriot Act, War on Terror, Irak, Guantanamo, Abu Graïb, Blackwater et NSA sont autant de noms évocateurs de cette tendance. Cette culture de la peur pousse ainsi les États à violer leurs propres principes moraux, valeurs fondatrices, et à se rapprocher qualitativement des régimes contre lesquels ils luttent.


La peur, ce véritable ennemi

 

La combinaison de tous ces facteurs engrange la propagation, dans la vie quotidienne même des Occidentaux, d’une peur irrationnelle. Le terrorisme apparaît comme un danger réel et permanent ; en septembre 2005, une enquête de MORI montrait que 38% des Londoniens s’accordaient à le désigner comme menace globale la plus sérieuse – avant, notamment, le réchauffement climatique et la croissance démographique. Or, bien que choquants, les actes terroristes demeurent peu nombreux et espacés, leurs victimes étant moindres relativement aux « tragédies ordinaires ».

 

Ce n’est donc pas le terrorisme en soi qui est l’ennemi, mais bien la peur elle-même. C’est la terreur qui le caractérise qui fragilise l’Occident, et non les actions éparses d’individus finalement peu nombreux. Le terrorisme a d’ailleurs toujours existé. Raufer, dans Les nouveaux dangers planétaires : Chaos mondial, décèlement précoce (2012), cite les exemples des Brigades rouges s’en prenant à l’État-nation italien, des Oustachis à la monarchie serbe ou encore des nihilistes de Narodnaya Volya aux tsars. Pour employer un terme de Sartre, le 11 septembre 2001 puis les 7-8-9 janvier et 13 novembre 2015 constituent notre « horizon indépassable » commun. Mais rien ne dit que le terrorisme jihadiste soit réellement la menace la plus à même de détruire l’Occident. Elle ne le sera que si nous laissons la peur nous diriger. Et, pour Dominique Moïsi, en finir avec cette peur ne peut se faire que par l’instillation de sentiments d’espoir et de progrès dans les sociétés arabo-musulmanes.


Marine 

Terra Nova Dauphine







Sources :


Sur la définition de la peur :

« Philosophie Spiritualité, Leçon 98. L’existence et la peur. »


Sur la géopolitique des émotions :

-          MOÏSI D., « The Clash of Emotions » in Foreign Affairs, Janvier-Février 2007

-          MOÏSI D. (2011), La géopolitique de l’émotion, Flammarion


Sur l’origine sociale des terroristes :

-          PACKER G., « The Other France – Are the suburbs of Paris incubators of terrorism? » in The New Yorker, 31 Août 2015

-          BASTIÉ E., « Le profil inattendu des djihadistes français » in Le Figaro, 18 Novembre 2015

-          FISHER M., « 9 questions about ISIS you were too embarrassed to ask » in Vox, 23 Novembre 2015


Sur les facteurs et multiplicateurs de la peur liée au terrorisme :

RICHARDS B. (2007), Emotional governance : politics, media and terror, Palgrave McMillan


Sur le rôle des média :

-          PARENTI M. (1986), Inventing reality : the politics of the mass media, St. Martin's Press

-          ALTHEIDE D. (2009), Terror post-9/11 and the media, Peter Lang Publishers

-          LEMBEZAT C., « Terrorisme. Suivre les informations en boucle nuit à la santé » in Courrier International, 17 Novembre 2015


Sur le rôle du gouvernement :

BARBER B.R. (2003), L’empire de la peur: Terrorisme, guerre, démocratie, Fayard


Pour une réflexion générale sur le terrorisme :

-          RAUFER X. (2012), Les nouveaux dangers planétaires : Chaos mondial, décèlement précoce, CNRS éd.

-          Le Monde Diplomatique, Numéro de mars 1974