Source : http://www.boursier.com/actualites/reuters/les-elections-espagnoles-devraient-signer-la-fin-du-bipartisme-184307.html?fil63
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Une Espagne fragmentée prête au dialogue ?

Dimanche 20 décembre 2015 se sont tenues les élections générales espagnoles afin de renouveler les 350 députés du Congrès et indirectement les 261 sénateurs représentant les intérêts territoriaux des 17 communautés autonomes. Les résultats étant très fragmentés, quelles alliances permettraient de former un gouvernement stable ?

 

De nombreuses analyses dans les médias français ont insisté sur l'irruption au sein de l'arène parlementaire de Podemos et de Ciudadanos, deux partis qui sembleraient venir tout droit des mouvements de contestation populaire des Indignés. Or, si Podemos est bel et bien un nouveau venu dans le paysage politique espagnol (sa fondation remonte à janvier 2014), il convient de rappeler que le mouvement Ciudadanos (Citoyens) n'en est pas à son premier tour de chauffe. La création de la plate-forme Ciudadans (citoyens en catalan) par l'avocat Albert Rivera remonte à 2006. Le succès de ce parti réside dans sa capacité à fédérer les partisans d'une Espagne une et indivisible en Catalogne, lui permettant de présenter pour la première fois lors de ces élections générales des candidats dans l'ensemble des provinces du pays. 

 

Un Congrès en mille morceaux

 

Les résultats attestent d'une fragmentation sans équivalent dans l'histoire politique espagnole. En effet, quatre partis politiques aux idéologies bien différenciées se partagent l'écrasante majorité des 350 sièges. À l'issue de ce scrutin législatif, on remarque que l'incertitude qui planait sur ce vote a amené les Espagnols à se rendre massivement aux urnes, le taux de participation de 73,2% étant 4 points supérieurs à celui des élections de 2011. Cependant, il est bien plus bas que ce que les sondages laissaient augurer, à savoir une participation de l'ordre de 80%…

 

Le Parti Populaire du Président du Gouvernement sortant, Mariano Rajoy, sort vainqueur de ces élections en nombre de voix et de sièges, obtenant 28% des suffrages et 123 députés. Il est cependant bien loin d'obtenir l'écrasante majorité absolue que les électeurs espagnols lui avaient octroyé en 2011 lorsqu’il totalisait à lui seul plus de 45% des suffrages, ce qui lui avait alors permis d’avoir 186 députés. Il pouvait ainsi gouverner à son aise et entériner une révision constitutionnelle avec l'appui du Sénat qui lui était acquis.

 

Le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) du très médiatique Pedro Sanchez a réalisé le pire score de son histoire, même s’il a évité l'humiliation suprême d'arriver derrière l'une des deux formations émergentes. Avec seulement 90 députés alors qu'il en possédait 20 de plus à l'issue des élections générales de 2011, l'effritement du socle électoral du PSOE, déjà observé lors des élections autonomes et municipales de mars 2015, semble se poursuivre.

 

La formation qui bénéficie le plus de cette fuite des électeurs du PSOE est sans conteste Podemos, grand vainqueur médiatique de la bataille avec 69 députés alors qu'il ne disposait d'aucune représentation parlementaire il y a 4 ans. Podemos a obtenu 20,6% des suffrages, à 1 point et demi seulement du PSOE. Si l'on s'attarde sur les résultats de cette formation dans les différentes Communautés Autonomes, on est frappé par le score historique qu'elle réalise en Catalogne et dans la Communauté de Valence, deux régions fortement touchées par les scandales de corruption à répétition du PP et des nationalistes. En effet, Podemos y est la première force politique catalane alors qu'elle n’y était que la quatrième il y a trois mois à l'occasion des élections autonomes. Plus encore, sur les 69 députés dont le parti disposera au Congrès, plus d'1/6 seront des parlementaires catalans ! Dans la Communauté de Valence, l'alliance de Podemos avec des indépendantistes de gauche de Compromis met à mal l'hégémonie du PP avec 9 députés pour la formation de Pablo Iglesias contre 11 pour les populaires.

 

Au centre-droit, les sondages de ces dernières semaines plaçaient Ciudadanos en deuxième position et laissaient alors présager que ce parti constituerait la pièce manquante du puzzle pour former un futur gouvernement. C'est peu dire que les résultats de dimanche soir ont constitué une déception dans les rangs de Ciudadanos. Fort de 40 députés et de moins de 14% des suffrages, le parti réalise certes une percée importante, puisqu'il avait jusqu'à présent une représentation parlementaire restreinte, mais ne sera qu'un appui pour la formation du futur gouvernement et non un élément déterminant. Cela peut s’expliquer par des mouvements d'électeurs de Ciudadanos vers Podemos qui semblent avoir eu lieu au dernier moment, sans que l’on puisse en déterminer les raisons pour le moment.

 

 

La Catalogne comme toile de fond d’un jeu à quatre bien incertain

 

Reste à voir quel gouvernement peut émerger d'un scrutin dont le résultat est si fragmenté… C'est désormais au Roi qu'incombe la responsabilité de confier la formation d'un gouvernement au leader du parti ayant obtenu le plus grand nombre de députés. Mariano Rajoy a donc commencé les tractations afin de former un très hypothétique gouvernement. Ciudadanos, qui avait affirmé à plusieurs reprises lors de la campagne qu'il ne s'abstiendrait pas afin de bloquer l'investiture de M. Rajoy, semble avoir changé son fusil d'épaule. En effet, le Président du Gouvernement sortant a appelé de ses vœux la constitution d'un gouvernement soutenu par le PP, Ciudadanos et le PSOE. Albert Rivera a alors pressé Pedro Sanchez de faire preuve d'un « sens de l'État » et de ne pas bloquer l'investiture de M. Rajoy « pour que la législature commence dès que possible ». La tête de liste du PSOE fait l'objet de pressions multiples. Celle de M. Rivera semble la moins menaçante pour son autorité au sein du parti. À la suite d'un rendez-vous à la Moncloa (siège de la Présidence du Gouvernement), M. Sanchez a exprimé son refus de soutenir un gouvernement mené par Mariano Rajoy, qu'il a lui-même qualifié de personne « indécente » lors du débat télévisé du lundi 14 décembre.

 

La pression la plus forte lui vient sans doute de la Présidente andalouse Susana Diaz, à l'aura médiatique très forte et qui décida de soutenir contre son gré l'investiture de M. Sanchez en tant que candidat du PSOE. Mme Diaz, qui souhaite affermir son autorité au sein de la direction nationale, a tenu une conférence de presse mardi 22 décembre depuis Séville afin de dire tout le mal qu'elle pensait de Podemos et de la promesse que ce parti a formulée d’organiser un référendum sur l'indépendance de la Catalogne. Elle a implicitement demandé au leader du PSOE de ne pas former une coalition gouvernementale alternative avec Podemos. En effet, si M. Rajoy échoue dans sa mission de former un nouveau gouvernement, le Roi pourrait être amené à demander à M. Sanchez de réfléchir à une ossature alternative.

 

La seule solution serait alors que le PSOE forme un gouvernement de coalition avec Podemos, un parti indépendantiste de gauche catalan et le PNV, le Parti Nationaliste Basque. Une coalition très hétéroclite aux intérêts plus que divergents. Au cours de la campagne, Pablo Iglesias a maintes et maintes fois affirmé qu'il imposerait des lignes rouges lors des tractations. Il a annoncé que Podemos ne renoncerait à aucun prix au référendum catalan et à une réforme du code électoral obligeant à une révision constitutionnelle afin d'améliorer la représentativité au Congrès. ERC, le parti indépendantiste catalan de gauche, trouve ici un allié de circonstance dans sa revendication du droit du peuple catalan à disposer de lui-même. On imagine aisément que le PNV formulerait à son tour des revendications importantes pour accorder davantage d'autonomie à un Pays Basque qui dispose d'ores-et-déjà d'un statut particulier dans la Constitution (pouvoir de collecter l'impôt notamment). Or, si le programme du PSOE prévoit aussi une réforme constitutionnelle afin de sacraliser l'État-Providence, il est farouchement opposé à l'idée d'organiser un référendum sur le statut de la Catalogne. À cela s'ajoutent les tractations toujours en cours en Catalogne afin de désigner le futur Président de la Generalitad, l’exécutif régional catalan. La CUP, un petit parti anti-système faisant blocage à l'investiture du Président sortant, Artur Mas.

 

Au-delà des divergences de fond, Podemos a axé une grande partie de sa campagne sur la dénonciation de la « vieille politique » représentée selon lui par le PP et le PSOE. De surcroît, cette formation a fait de la lutte contre la corruption un de ses chevaux de bataille. Or, le PSOE est toujours secoué par des scandales, notamment en Andalousie où les investigations judiciaires se poursuivent dans l'affaire des ERE, des fonds régionaux à destination des chômeurs détournés par le PSOE et les syndicats.

 

Une voie sans issue conduisant à  de nouvelles élections ?   

 

Dans une logique de prise en compte de l'accountability, le programme de Podemos prévoit l'organisation d'un référendum militant afin de juger l'attitude des députés du parti. On imagine facilement le désarroi des militants du parti si jamais M. Iglesias décidait de former un gouvernement avec Pedro Sanchez, le secrétaire général du PSOE.

 

Si tant est que la personnalité de Pedro Sanchez puisse constituer un obstacle à la formation d'un gouvernement alternatif de gauche, le numéro 2 de Podemos, le jeune professeur de science politique Iñigo Errejon, a proposé que le Président du Gouvernement soit une figure indépendante « capable d'asseoir son autorité sur cette majorité difficile à trouver ». La direction nationale du parti a très vite recadré M. Errejon, publiant un communiqué soulignant que la position exprimée était « personnelle et propre à Iñigo Errejon ». Il est vrai qu'il est bien difficile d’imaginer quelle personnalité indépendante pourrait surgir afin de prendre la main sur cette coalition hétérogène.

 

L'intérêt de Podemos, au vue des résultats qu'il a obtenus dimanche, semble être qu'aucun accord ne soit trouvé afin que de nouvelles élections aient lieu d'ici deux mois. Il pourrait alors être en mesure de ravir au PSOE la deuxième place voire de venir concurrencer le socle électoral très stable du PP. L'intérêt de l'Espagne semble, lui, passer au second plan…   

 

 

Simon TAZI

Terra Nova Sciences Po Bordeaux