Quels partis politiques pour demain ?

8% ! D’après l’étude « Fractures françaises » Ipsos/Steria réalisée en partenariat avec la fondation Jean-Jaurès et le CEVIPOF, il s’agit de la proportion des Français faisant confiance aux partis politiques. Bons derniers du classement (loin derrière le Sénat, les députés et les médias), rejetés par les Français et désertés par les militants, les partis politiques semblent entrer dans une phase critique. Quelles sont les raisons de ce désamour ? Quel rôle pour les partis dans notre démocratie aujourd’hui ? Quelle forme pour les organisations politiques de demain ? Telles sont les questions que nous allons nous poser dans cet article.

 

Les partis politiques, ces mal-aimés de la vie politique française

 

Depuis quelques années déjà, les corps intermédiaires vivent une crise profonde. Parmi ceux-ci, les partis politiques sont probablement ceux qui souffrent du plus grand désamour des citoyens. 

 

En étudiant l’objet « parti politique », un premier constat nous assaille : la faible représentativité des élites et militants politiques. Parfois composés de 40% d’élus, les partis politiques peinent à recruter en dehors de ce qu’il est d’usage d’appeler les « professionnels de la politique ». Pierre Rosanvallon, dans son ouvrage Le bon gouvernement, (2015) décrit les partis comme des organisations qui « représentent [davantage] la raison des gouvernements auprès des citoyens qu’ils ne représentent ces derniers auprès des premiers ». Ce constat établi par Pierre Rosanvallon correspond au ressenti d’un très grand nombre de nos concitoyens. Il va sans dire que les modes d’organisation des partis, suivant une approche « top-down » (du haut vers le bas), n’arrangent rien à la situation. Quand bien même un citoyen lambda serait tenté de rejoindre un parti politique, celui-ci se rendrait probablement vite compte de l’impuissance qu’est celle du militant, devant se conformer aux directives prises par la direction du parti et ne pouvant donc apporter sa pierre à l’édifice. Il semblerait que les directions des partis n’aient aujourd’hui pas vocation à favoriser le débat chez les militants, à encourager leur réflexion, mais bien à laisser la situation telle qu’elle est. C’est le constat tragique tiré en 1911 par Robert Michels, dans son ouvrage Les Partis politiques : essai sur les tendances oligarchiques des démocraties : « l’incompétence des masses [...] constitue le fondement le plus solide du pouvoir des chefs ». Le parti est un outil de conquête électorale, c’est son rôle premier et il n’en dévie pas à l’heure actuelle.  

 

Seulement, ce rôle est aujourd’hui remis en question, tant le discrédit des partis de gouvernement, à droite comme à gauche, est important. « Dépassés », « sectaires », « déconnectés du monde réel » : les qualificatifs apposés aux militants des partis politiques par une partie des citoyens est le symbole d’un changement d’époque. Auparavant légitimés par un clivage « Gauche/Droite » et l’opposition idéologique qu’il supposait, les partis semblent aujourd’hui avoir le plus grand mal à s’adapter à un monde en perpétuelle évolution et dans lequel les clivages se multiplient. Qu’ils aient trait aux conceptions économiques (libéraux/interventionnistes), politiques (libéraux/conservateurs), européennes (européisme/euroscepticisme) et bien d’autres, ces clivages prennent de plus en plus d’importance et bouleversent l’échiquier politique. Comment comprendre qu’au sein d’un même parti cohabitent tant d’opinions contradictoires ? Gérard Filoche et Manuel Valls au Parti Socialiste ? Nathalie Kosciusko-Morizet et Geoffroy Didier chez Les Républicains ? Ces oppositions, conduisant parfois les partis près du point de rupture, rendent le monde politique plus opaque pour nos concitoyens.

 

Enfin, au-delà des idées des uns et des autres, les multiples dérives ont achevé d’enterrer l’idéal que portait l’engagement partisan. Comment accorder sa confiance à des partis politiques quand les leaders des deux partis de gouvernement ont été condamnés ou sont aujourd’hui poursuivis par la justice ? Comment accorder sa confiance à des organisations où le seul spectacle proposé aux citoyens est celui des luttes internes pour le pouvoir ? Doit-on rappeler l’impact désastreux de la guerre des chefs entre Jean-François Copé et François Fillon à l’automne 2012 ou encore le duel Ségolène Royal/Martine Aubry en 2008 ? 

 

Alimentée par les « affaires » des responsables politiques et les promesses électorales non-tenues, cette déception se matérialise dans un rejet du monde politique, avec toutes les conséquences que cela entraîne, parmi lesquelles aujourd’hui un vote en faveur du Front National.

 

Les partis politiques, des acteurs pourtant essentiels au sein de nos régimes démocratiques

 

Malgré ce tableau peu ragoûtant, les partis politiques ont aujourd’hui un rôle important à jouer dans notre débat démocratique, un rôle qu’aucun autre acteur n’a su remplacer pour l’instant. Si, comme l’indique l’article 4 de la Constitution du 4 octobre 1958, « les partis et groupements politiques concourent à l'expression du suffrage », ce qu’ils ont toujours fait jusqu’à présent, leur rôle ne doit pas se limiter à cela.

 

Il est ainsi de la responsabilité des partis de travailler à une amélioration de la représentativité des élus, en faisant émerger et en valorisant de nouveaux profils. Cela passe par deux actions : d’abord, l’application dès 2017 de la loi instaurant le non-cumul des mandats, qui  permettra à de nouvelles têtes d’émerger. Une autre mesure aurait également son importance : la mise en place d’un statut de l’élu, qui permettrait à chaque citoyen de mettre entre parenthèses son parcours professionnel (notamment dans le privé) le temps d’un mandat et, surtout, de pouvoir y retourner une fois ses responsabilités assumées. Cet effort de renouvellement des élites politiques est aujourd’hui nécessaire pour revigorer notre vie partisane et donc notre vie démocratique. Bien entendu, cela nécessiterait des efforts en matière de formation pour les élus et militants. Après tout, un parti n’a-t-il pas intérêt à fournir des clés d’émancipation à ses militants ? De leur permettre de maîtriser des savoir-faire, des savoir-être utiles ensuite dans leur représentation sur le terrain, auprès des citoyens ou lors de leurs mandats locaux ? La réponse est évidemment positive. La « reconquête » passe par ce biais. Ce n’est pas un hasard si le Front National, aujourd’hui lancé dans la quête du pouvoir, fait un effort tout particulier sur le développement de la formation pour tous, cadres et militants, par le biais du « Campus Bleu Marine ». Cette stratégie d’« investissement sur l’avenir » est décrite de manière juste et pertinente par Valérie Igounet, dans le récent ouvrage Les faux-semblants du Front national (2015). Ces formations ont également l’avantage de permettre aux responsables partisans en place de découvrir de potentielles « pépites », à même de faire vivre l’organisation partisane à l’avenir.

 

L’enjeu central se trouve dans ces deux mots : éducation populaire. Alors que l’abstention atteint de nouveaux records, que le vote populiste se réveille (incarné par le Front National notamment), que la complexité des textes de loi croît et que la simplification qui en est effectuée par les médias est trop souvent approximative ; n’est-ce pas du rôle des partis de recréer de la réflexion, du débat ? Un débat de fond qui manque aujourd’hui terriblement, en leur sein, comme dans notre vie politique. Au sein de nos villes, de nos banlieues, de nos territoires périurbains et ruraux, une demande de sens s’exprime. Informer, apprendre, apprendre à débattre et à comprendre le monde : la formation permettrait sans aucun doute de sensibiliser à la citoyenneté les jeunes désintéressés par la politique, d’intéresser les minorités défavorisées et les citoyens qui sont aujourd’hui éloignés du débat public. Elle permettrait de recréer du lien social, de favoriser l’échange dans une France où l’idée du « faire société » paraît perdre du terrain. Qu’auraient à y gagner les partis politiques ? Rien de moins que recréer une dynamique militante, se renouveler en profondeur et reprendre leur place dans le jeu démocratique. 

 

Et demain, quels partis politiques ?

 

Bien évidemment, pour se renouveler, les partis politiques doivent faire évoluer leur forme. Les partis ne consacrent plus suffisamment de temps à la réflexion (sinon au sein de procédures le plus souvent verrouillées par les instances), ils réagissent et commentent, laissant à d’autres la mission d’être force de propositions innovantes. Sur un plan intellectuel, ils doivent aujourd’hui s’ouvrir, favoriser le débat et l’échange, prendre du recul, permettre le développement d’une pensée globale. 

 

Sur un plan plus proche du terrain, de nouvelles pratiques doivent être encouragées, tant par les directions partisanes que portées par les militants eux-mêmes. Exemplarité, retrait de la vie politique d’un responsable après sa défaite (le Royaume-Uni, l’Italie, les pays scandinaves le font ; pourquoi ne pas s’en inspirer ?), non-cumul des mandats. Les partis devraient davantage s’appuyer sur le monde associatif, y puiser des ressources. Cela participerait de l’ouverture évoquée précédemment. Enfin, ils doivent offrir une place à tous, et notamment aux jeunes. Quand les ainés peuvent apporter leur expérience, les jeunes contribuent à la dynamique globale par leur énergie et leur fougue. Comment intéresser les jeunes ? En s’intéressant à leurs problématiques ! Le candidat à la primaire du parti démocrate Bernie Sanders, en s’intéressant aux difficultés d’accès à l’université, est aujourd’hui plébiscité par des milliers de jeunes. Difficultés à se loger, à se former, à trouver un travail : les problématiques de la jeunesse sont multiples et stimulantes. Les pays nordiques (Suède et Finlande notamment) mettent un point d’honneur à rendre leurs jeunes indépendants et matures par de nouvelles pratiques de formation et des programmes divers encourageant les initiatives. Si les partis politiques français se saisissaient de ces enjeux, nul doute qu’ils sauraient redorer leur blason auprès de catégories qui ne les voient plus comme des acteurs d’avenir.

 

Certains voient dans le numérique une opportunité hors-norme de dépasser les partis, on le voit aujourd’hui avec le site « notreprimaire.fr » ou la récente pétition contre l’avant-projet de loi porté par Myriam El Khomri. Le numérique est un outil dont les partis doivent prendre pleinement possession, en publiant des contenus accessibles par tous facilement, partagés sur les réseaux sociaux, en proposant à leurs militants des outils utilisables localement, en favorisant les échanges entre sections locales, fédérations départementales … Le numérique permet aujourd’hui de combler certaines distances, de partager avec des personnes de toute la France et du monde entier. S’ils ont essayé de se saisir de cet outil, l’UMP d’alors avec « Les créateurs du possible », le PS avec « La Coopol », ces deux tentatives se sont soldées par deux échecs cuisants. Néanmoins, de nouvelles tentatives, plus adaptées aux usages du numérique, doivent être mises en place pour permettre des échanges entre militants, avec des apports d’intellectuels, de responsables politiques et de personnes de la société civile.

 

Les partis politiques doivent aujourd’hui mettre en œuvre les conditions réelles permettant un rassemblement autour d’eux, en passant à un nouveau stade partisan plus adapté au monde d’aujourd’hui : le parti-réseau. Daniel Cohn-Bendit, dans son ouvrage Pour supprimer les partis politiques !? (2013) désignait par le terme de « coopérative politique » l’élargissement des partis politiques, à l’image du rassemblement Europe Écologie pour les élections européennes de 2009 et régionales de 2010. Lors de la rencontre de Terra Nova Sciences Po Bordeaux avec Noël Mamère le 8 octobre 2015, celui-ci est revenu sur la création d’Europe Écologie et sur la volonté qu’il partageait avec Daniel Cohn-Bendit de dépasser l’appareil partisan des Verts en ouvrant la structure sur la société civile (ce qui a permis l’arrivée dans le champ politique d’Eva Joly et de Yannick Jadot entre autres).  L’objectif était ainsi de faire émerger de nouvelles personnalités, de permettre à tous ceux qui le souhaitaient de militer sans forcément adhérer à un parti, de pouvoir bénéficier d’appuis logistiques et de solidarités sans subir les contraintes de l’appareil partisan. Le résultat fut d’abord positif, notamment dans les premières années du mouvement : l’objectif visé de renouvellement a été atteint. Cependant, aujourd’hui, l’initiative d’Europe Écologie s’est essoufflée, notamment du fait de sa reprise en main par l’appareil des Verts. Il demeure que de telles initiatives devraient être renouvelées, rassemblant des associations présentes sur le terrain, des cercles de réflexion autour de partis plus ouverts à l’échange. 

 

Enfin, si nous avons ici développé une vision d’avenir pour les partis politiques au niveau national, force est de constater que la décision ne se prend plus seulement à ce niveau mais également au niveau européen. Alors qu’aujourd’hui, les partis ont souvent fait le choix de négliger l’aspect européen, ils auraient tout à gagner à s’inscrire davantage dans cette perspective. L’Europe ne serait pas assez « sexy » ? La mise en place de politiques ambitieuses au niveau européen permettrait une évolution vers le haut pour l’ensemble des citoyens de l’Union Européenne, encourageant l’évolution d’une structure de coopération inédite par son ampleur. S’inspirer des bonnes pratiques de certains pays, échanger sur les recettes politiques et leurs résultats au sein des nombreux pays européens permettrait d’enrichir notre vie politique française. Bien sûr, tout ceci nécessiterait une réelle volonté de faire avancer l’Europe, une volonté qui semble aujourd’hui manquer à nos responsables politiques, effrayés, paralysés par la montée des nationalismes. Nous pensons que la solution passe par davantage d’Europe, davantage d’intégration, et surtout, davantage de démocratie au niveau européen. Les partis politiques ont toute leur place dans ce processus. Réellement investir sur le champ démocratique européen, mêler davantage France et Europe dans les discours et les actes, ne plus faire du départ vers Bruxelles une punition pour les responsables politiques mais une véritable opportunité de changement… En bref, notre pays a besoin d’une vision audacieuse, qui demande certes du courage politique mais qui constitue  ce dont nous avons besoin pour relever la tête et entrevoir un avenir moins sombre que celui qui est aujourd’hui proposé.

 

Renouvellement des pratiques, ouverture au débat et à la différence, investissement dans la formation et l’éducation populaire, développement d’un réseau citoyen et des pratiques numériques, européanisation des discours et des actes : telles sont les priorités pour refaire des partis politiques des acteurs pleins et entiers du jeu démocratique, un jeu où le citoyen pourrait à nouveau retrouver sa place, toute sa place.

 

Maxime BIGOT

Président de Terra Nova Sciences Po Bordeaux